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Devenir pair-aidant en santé mentale : travailler son expérience, transformer sa place

1 juin 2026
Devenir pair-aidant en santé mentale : travailler son expérience, transformer sa place

Il y a des trajectoires qui ne se laissent pas saisir d’emblée. Elles avancent par fragments, par reprises, par ajustements successifs. Elles traversent la maladie, les ruptures, les moments de désorganisation et de doutes, mais aussi ces phases plus discrètes où quelque chose se reconstruit dans l’espoir d’un chemin de reconquête de soi et de son projet de vie.

Et puis, à un moment, une question se pose.
Que faire de cette expérience ?

C’est à partir de cette interrogation que s’est construite la formation « Devenir pair-aidant en santé mentale » proposée par le GRIEPS.

Pour en rendre compte, un questionnaire a été adressé à ses deux formateurs, Diane Rubin, pair-aidante expérimentée, et Jean-Michel Bourelle, infirmier de secteur psychiatrique engagé dans les démarches de participation des personnes concernées. Leurs réponses, mises en regard, permettent de comprendre ce qui se joue dans ce dispositif. Non pas seulement un programme de formation, mais un véritable travail de transformation des parcours.

Entrer en formation, c’est déjà se situer

D’emblée, une exigence apparaît.

Il ne s’agit pas simplement d’avoir traversé un trouble psychique.
Encore faut-il être en mesure d’en proposer une lecture, d’en dégager une dynamique, d’en faire apparaître les lignes de transformation.

Diane Rubin insiste sur ce point. Le candidat doit pouvoir « montrer l’impact positif de ce rétablissement en dépit de ses vulnérabilités ».
Jean-Michel Bourelle précise que « le concept d’espoir est central dans la candidature ».

Ce qui est attendu n’est donc pas un simple récit.
C’est une première élaboration de son parcours de vie avec et malgré la maladie.

Le passage devant un jury -composé d’un pair-aidant et d’un professionnel- vient formaliser cette étape. Il ne s’agit pas de trier, mais de vérifier qu’un travail est déjà engagé. Une capacité à ne pas rester au niveau de l’épreuve, mais à commencer à en faire problématique partageable.

Un parcours de formation exigeant au service d’une entrée en pratique

La formation s’inscrit dans un cadre clair.

Il s’agit d’un parcours de formation modulaire, construit autour de compétences identifiées, travaillées et évaluées à l’issue du parcours. Elle ne relève pas d’un diplôme universitaire, et ne s’y substitue pas. Elle propose une autre voie, plus directement ancrée dans la pratique, pour accéder à la pair-aidance ou structurer une activité de ce type déjà engagée.

Diane Rubin évoque ainsi une formation qui permet « d’acquérir des compétences socles indispensables pour la pratique immédiate ».
Jean-Michel Bourelle souligne qu’elle peut aussi constituer « une porte d’entrée vers les formations universitaires existantes » pour ceux qui souhaitent aller plus loin.

Ce positionnement est important. Il accrédite que les parcours universitaires ne sont pas toujours accessibles, pour des raisons académiques, sociales ou personnelles. Mais il ne renonce pas pour autant à l’exigence. Celle-ci se déplace. Elle ne porte pas sur des attendus scolaires, mais sur la capacité à travailler son expérience, à la structurer, à la rendre opérante dans la relation auprès de pairs.

Désamorcer l’évidence du vécu

Un des apports majeurs de la formation tient à ce déplacement, à ce mouvement intérieur.

Le vécu ne vaut pas en soi. Il peut soutenir, éclairer, ouvrir. Mais il peut aussi enfermer, s’il est mobilisé sans recul et sans analyse de son parcours personnel.

« Notre histoire est unique », rappelle Diane Rubin, ce qui implique de ne pas la superposer à celle d’autrui.

Jean-Michel Bourelle met en garde contre cette tentation projective de penser « je sais ce qui est bon pour toi car je suis, moi aussi, passé par là ».

La formation vient précisément travailler cet écart avec une technique plus adaptée.

Elle apprend à suspendre l’évidence du vécu, à ne pas en faire une grille de lecture immédiate, à construire une posture qui tienne ensemble proximité et retenue.

« Je ne sais pas plus que toi, mais je suis passé par là », résume Diane Rubin et « aujourd’hui je peux t’aider »

Cette phrase ne relève pas d’une simple humilité. Elle définit une position professionnelle indispensable à la pratique de la pair-aidance.

Une architecture pensée comme un processus

Ce travail d’élaboration est soutenu par une organisation précise.

La formation se déploie en deux temps. Trois jours pour entrer dans le dispositif, questionner ses représentations, travailler son propre parcours. Puis deux jours, à distance de ce premier volet, pour consolider et structurer ce qui a émergé. Entre les deux, une intersession permet d’engager une première mise en pratique.

Quatre compétences socles structurent l’ensemble :

  • Partager son vécu avec légitimité.
  • Adapter sa communication avec autrui dans une relation d’horizontalité.
  • Mobiliser l’effet miroir pour soutenir le pouvoir d’agir.
  • Concevoir des actions de déstigmatisation.

Ces compétences ne restent pas à l’état d’intentions.

Elles sont mises à l’épreuve dans des situations concrètes. Entretiens simulés, analyses de cas, mises en situation. Les participants sont amenés à ajuster leur posture, à éprouver leurs limites, à trouver leur place.

Diane Rubin évoque des « outils parlants et vivants, exploitables dans le concret des accompagnements ». Jean-Michel Bourelle parle de moments « très émouvants » et déjà « teintés de professionnalisme au vu des cheminements personnels ».

C’est dans ces espaces que s’opère le basculement vers une posture professionnalisante pour devenir un technicien d’intervention pair. 

Trouver sa place dans des équipes qui ne l’attendent pas toujours

La question de la place du pair-aidant traverse en filigrane l’ensemble du dispositif.

Car cette place n’est pas donnée. Elle ne peut se décréter, elle se construit.

« Le pair-aidant n’est pas forcément attendu », constate Jean-Michel Bourelle.
Diane Rubin insiste sur un point décisif. Il ne s’agit pas de parler de son vécu, mais de « montrer le professionnel que vous êtes ».

La formation vient précisément soutenir cette construction. Elle permet de clarifier ce que le pair-aidant fait, en intervention pair ce qu’il apporte, et comment il peut s’inscrire dans une dynamique d’équipe.

« Le pair-aidant matérialise la possibilité du rétablissement », souligne Diane Rubin.  Il rend perceptible, dans la relation, ce qui, autrement, resterait abstrait.

Ce qui se transforme

Au fil de la formation, les évolutions sont sensibles.

Jean-Michel Bourelle évoque des participants capables de « verbaliser l’impact » de leur parcours avec précision.
Diane Rubin observe « plus d’assurance » et une capacité à « se projeter dans leur projet professionnel ».

Mais au-delà de ces éléments visibles, il se joue un déplacement plus discret.

Une manière de se tenir dans la relation. De ne plus être uniquement défini par ce que l’on a traversé, mais par la manière dont cette expérience peut être élaborée et mobilisée dans l’accompagnement des pairs.

Élaborer sans effacer

Au terme de la formation, rien n’est effacé.

L’histoire reste là. Avec ses tensions, ses appuis, ses zones d’ombre. Mais elle change de statut.

Elle cesse d’être uniquement un passé à porter.
Elle devient une expérience élaborée, tenue, et mobilisée dans la relation, capable de soutenir sans s’imposer, d’ouvrir sans orienter, d’accompagner sans se substituer.

C’est peut-être là que réside la singularité de cette formation.

Dans ce passage, discret mais décisif, où une trajectoire personnelle devient une compétence relationnelle située, suffisamment travaillée pour trouver sa place dans les pratiques de soin et d’accompagnement, tant auprès des pairs que des équipes soignantes et socio-éducatives.

Auteur : Jean-Michel Bourelle et Diane Rubin – Formateurs au GRIEPS

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